ARTISTE-ENTREPRENEUR-CONTEMPORAIN

Depuis plus d’un an, je suis attentive la programmation de la fondation Lafayette Anticipation qui se trouve dans le IVe arrondissement de Paris. Depuis 2018, la structure fournit des moyens de production et d’exposition aux artistes. Je me souviens particulièrement de la présentation de Rachel Rose, dont je découvrais le travail. Une jeune artiste américaine qui utilise principalement l’image en mouvement sous toutes ses formes, par collage, montage, superposition, découpage, décalage. Elle adapte la technique, toujours expérimentale, à chaque nouvelle question posée. Les installations vidéo provoquent un sentiment d’étrangeté et nous embarquent dans un monde imaginaire surprenant et sensible qui questionne nos existences humaines.

Plus récemment, à l’occasion d’une visite guidée à la fondation, j’entrais dans les ateliers de production Lafayette Anticipation. Au sous-sol, nous découvrons une grande pièce, équipée d’un parc machine : découpeuse laser, perceuse à colonne, imprimante 3D, une fraiseuse à commande numérique, un post à souder, un four à céramique…La guide explique le fonctionnement des résidences : A l’œuvre, les artistes n’accèdent pas directement aux ateliers, ce sont des techniciens sous contrat à la fondation, qui réalisent les pièces imaginées. J’ai encore quelques difficultés à envisager le travail artistique comme une production à sous-traiter. Tout en sachant que c’est une vision bien romantique et désuète du métier d’artiste, je ne peux m’empêcher d’imaginer la frustration de ne pas pouvoir toucher la matière, les outils, ou voir les formes émerger.

Je me souviens d’une conversation avec une jeune artiste parisienne, Alexia Chevrollier, que je félicitais de son savoir-faire technique, j’étais sincèrement impressionnée par sa capacité à travailler à la fois le verre soufflé, les structures en acier soudé à l’électrode et ses grandes peintures et teintures à la rouille. Elle riait, évidemment, elle travaille avec des artisans. C’est une façon de procéder que je n’avais pas encore envisagée chez de jeunes artistes. À la sortie des écoles d’art, les étudiants sont souvent ignorants du contexte social et économique de leur métier. Et ceux qui résisterons à la précarité des premières années se dirigent progressivement vers le modèle de l’artiste-entrepreneur. C’est la professionnalisation du métier d’artiste. Mon avis n’est pas encore aiguisé sur la question. Déléguer les tâches juridiques, la promotion, la communication, et le montage me semble néanmoins pertinent pour tout artiste à n’importe quel moment de sa carrière.
Je rencontrais récemment Franck Rausch, un jeune peintre qui occupe actuellement un atelier à Bruxelles, mais travaille depuis des années comme assistant de l’artiste berlinois Julian Charrière, dont l’œuvre ne se caractérise par de grandes installations et sculptures questionnant l’état du monde à l’ère de l’anthropocène. Franck raconte comment en un ans le nombre d’assistants a doublé, aujourd’hui Julian Charrière est à la tête d’une GmbH, équivalent d’une SARL française, avec une dizaine d’employés. Il surfe sur la vague des questions écologiques et expose ses œuvres à travers le monde. Un exemple parfait de l’artiste-entrepreneur-contemporain, un travail pourtant séduisant qui ne manque pas de sensibilité.

The Blue Fossil Entropic Stories, Julian Charrière, 2013.

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