ART ET TEXTILE

Heidi Bucher, décollage de la peau du II Herrenzimmer, 1979, Photo Hans Peter Siffert.

L’exposition de l’artiste allemande Ulla von Brandenburg au Palais de Tokyo, Le milieu est bleu, s’ouvrait sur d’immenses pans de textile suspendus à la verticale. Des surfaces aux couleurs vives se suivaient et déterminaient la circulation dans la salle. Percée d’ouvertures circulaires, l’installation invite les visiteurs à s’engouffrer dans le tunnel, et à franchir un seuil orange, un seuil bleu nuit, un seuil jaune, puis rose et ainsi de suite. La souplesse des parois modifie la perception de l’espace, les murs et les angles disparaissaient, laissant place au confort du tissus qui réagit au moindre mouvement. Ce premier passage mène à une grande pièce circulaire entièrement délimitée par une toile de coton souple peinte en camaïeu de bleu. Je me trouvais seule au centre de ce chapiteau de textile. La matière étouffait les sons qui résonnent habituellement dans les grandes pièces du Palais de Tokyo. Par la couleur et l’utilisation du drapé, l’artiste parvient à créer un nouvel espace, apaisant et flottant hors temps et hors lieu.

Je pensais au textile dans l’art, aux possibilités que cette matière offre plastiquement, par sa malléabilité, son tombé, sa variété des compositions (des fibres animales, synthétiques, végétales) et des armures (sergé, toile, velours, tricot…) et à tout son potentiel de transformations qui me paraissent infinies.

Robert Morris utilisa des surfaces de laine feutrée en 1969 pour mener sa réflexion sur l’antiforme avec les Wall-Hangings, des installations murales en feutre industriel épais, entaillé, lacéré et suspendu. La gravité, le poids et la souplesse de la matière déterminent inéluctablement la forme de la sculpture. L’artiste laisse libre cours à l’expressivité du matériau et s’oppose ainsi à la construction d’une sculpture traditionnelle. Je pense aussi aux pièces de l’artiste croate Dubravka Rakoci découvertes au musée d’art contemporain de Sarajevo, l’artiste peint des toiles de coton circulaire immenses qu’elle met en place sur les murs, par leur souplesse les œuvres s’adaptent aux recoins des espaces d’exposition, l’artiste joue avec les endroits, les envers par le pliage.

Les textiles sont omniprésents dans nos environnements, ils occupent nos corps et nos maisons, et deviennent ainsi un matériau social par excellence. Le tissu est ce qui nous sépare des autres, les rideaux divisent les espaces intimes et publiques. Les vêtements protègent les corps, et participent aux divers processus d’identité et d’identification sociale. Ce que ces matières molles éveillent en nous est indéniablement lié à un vécu, aux souvenirs, au toucher, à une expérience personnelle. Autant de raison qui en font un matériau résolument captivant et séduisant pour les artistes. Durant les années 1970 ; Heidi Bucher utilise le textile enduit de latex pour faire des relevés architecturaux, elle recrée des espaces fantomatiques, comme l’empreinte d’un souvenir. La trace poétique et malléable des lieux qu’elle a fréquentée, comme sa villa d’enfance à Winterthur ou la villa Bleuler à Zurich.

Le textile dans l’art contemporain s’émancipe doucement de sa charge liée à la tradition et à l’artisanat. Trop souvent considéré comme utilitaire et décoratif, il peine à y trouver sa place. Longtemps ignoré par sexisme, sa production est associée à une activité féminine, du filage, de la couture, du raccommodage, du tricot…Des activités mineures, qui se développent dans l’ombre des espaces domestiques. Il en devient le matériau idéal pour aborder des questions de genre et de société.

L’association des termes art et textile nous renvoient immédiatement à des artistes comme Aurelia Munoz, Claire Zeisler ou Sheila Hicks. Mais il y a une différence entre art textile et le textile dans l’art, le premier se définit comme un champ artistique, et le second témoigne simplement de la présence d’un matériau dans les recherches multidisciplinaires des artistes. La catégorisation de l’art textile était sûrement nécessaire pour lui donner sa légitimité, mais me semble aujourd’hui réductrice. Cette appellation renforce son lien avec les techniques traditionnelles et l’attache à des pratiques matérialistes. Le fiber art anglais paraît plus libre par sa définition. « Fibre » désigne tout élément mince et allongé constitutif d’un tissu organique, d’une substance minérale ou d’une matière artificielle alors que « Textile » renvoie uniquement aux techniques de tissage. Même si sa dévalorisation persiste et que sa considération genrée résiste. Aujourd’hui, le textile et les techniques qui lui sont associés, se réintègrent parmi la gamme des matériaux utilisés et utilisables par les artistes contemporains sans revendications, catégorisation, ou justification particulière.

Dubravka Rakoci, exposition à la City Gallery de Ljubljana, 2002.





Claire Zeisler, 1986, Ptivate Affaire I

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