CE QUI RESTERA

D’où naissent les formes (2019), un disque de bronze épais à la surface mouvementée, couvert de gonflements et de plis, apparaît comme un liquide visqueux figé dans son mouvement. Son titre nous met sur la piste d’une forme originelle, presque cosmique, ronde comme une planète, un paysage lunaire couvert de cratères et de monticules aux reflets métalliques.
Elise Grenois sollicite une dimension qui nous dépasse, propre au mystère des temps géologiques, et ce, au moyen d’un simple reste de paraffine démoulé de la cuve qui le contenait afin d’en produire un unique tirage à la cire perdue. C’est précisément cette capacité à entrevoir, lors des processus techniques de fabrication, des instants-clés, des formes signifiantes, ou l’importance d’un élément technique, qui caractérise le travail de l’artiste et lui apporte une justesse formelle et matérielle. Ses formes naissent d’une connaissance approfondie des méthode sculpturales classiques de fonderie et de travail du verre. Le moulage est une pratique d’atelier qui a longtemps été dissociée de l’expression artistique. Elise Grenois en détourne les usages et en poétise les procédés.

Espace intermédiaire n°3, installation, cristal, cendre, os, 30-40×9 cm chaque, 2017

Proche de l’art processuel apparut au début des années 70, la transformation et le mouvement s’inscrivent au cœur de sa pratique, elle s’intéresse aux formes intermédiaires et joue des frontières fluctuantes entre atelier et espace d’exposition. 
L’artiste questionne notamment l’élimination des matières transitoires indispensables à l’élaboration d’une sculpture pérenne. En 2020, Titre indéterminé-espace adapté, présente le moulage fictif d’une tête d’ovin, dont l’existence et la dimension sont signifiées par les plans de joints tirés en bronze. À l’origine, des petits boudins de terre servant à colmater les jointures des plaques de bois ou de verre d’un coffrage. Il s’agit certainement de l’œuvre la plus énigmatique mais qui témoigne admirablement d’une logique du vide et du creux omniprésents dans son travail, traitant de la promesse d’une forme négative, d’un espace suggestif qui exige une gymnastique du regard et de l’imaginaire.

Installation de dimension variable, trois à cinq sculptures, plâtre, silicone, poudre d’os carbonisés, 2020


Deux approches temporelles paradoxales se manifestent dans le travail d’Elise Grenois. Un monde immobile, composé d’objets périssables, corps d’animaux, branches de cerisier, et résidus de terre, coulés dans des matériaux inaltérables figent leurs décompositions comme le bronze ou le cristal. Des gestes attachés à une vision historique de l’œuvre d’art pérenne, qui transcendent un temps linéaire et indéfectible. Au contraire, les installations Dok (2017) et Le paysage d’après (2018) proposent un processus de métamorphose des objets jusqu’à leur disparition. Dok est composé d’une série de grandes jarres en paraffine dont la matrice originelle est un Jangdokdae, un contenant en terre cuite coréen, portant les stigmates d’une vie antérieure millénaire. La cire, un matériau éphémère, donne naissance à des formes précaires, qui s’assouplissent, fondent au contact de la chaleur, se ramollissent et se déforment. Ainsi, au temps de production s’ajoute le temps de monstration participant entièrement à la réalisation et à l’achèvement de la pièce qui prend alors tout son sens.
La « fossilisation artificielle » par cristallisation, l’utilisation de formes archétypales, de la symbolique du cerisier en fleur, du vase ancestral ou de l’image du poisson procure aux œuvres d’Elise Grenois une atemporalité magique, comme des instants suspendus.
De grands vases fantomatiques sont exposés auprès de têtes de carpes embaumées de paraffine, de chair, de squelettes de poissons réduits en cendres et les moules de fabrication deviennent écrins du corps animal. Un référentiel aux cérémonies funéraires qui n’a rien de sinistre, l’artiste exécute des gestes de soins, toujours attentive aux matières périssables afin de les maintenir encore un peu en mémoire, soigneusement conservées telles des reliques du monde vivant.
L’immédiateté de l’émotion face au travail de l’artiste tient à son caractère sacré, associé à une intimité quasi physique avec les objets : le regardeur s’approche, se penche et concentre son regard pour en examiner la facture.
L’œuvre d’Elise Grenois a la force saisissante des écrits philosophiques qui interrogent la fragilité de l’existence. Telles des vanités ou des natures mortes, les pièces agissent comme des objets puissamment allégoriques.

Le paysage d’après, Installation éphémère, de cent vingt cinq pièces, paraffine, 200x60cm, 2018
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