EXPOSITION FANTÔME

Une partie de l’installation de Mounira Al Sohl intitulée Sama ma as (tout), Hall d’entrée de la Fonderie, Kunsthalle de Mulhouse. Photographie, Sébastien Bozon.

Des centaines d’expositions installées dans les centres d’art, les musées, les galeries, et les institutions n’ont jamais « réellement » rencontré leurs visiteurs. Entièrement conçues et montées dans les espaces, certaines seront malheureusement désinstallées avant d’être inaugurées.
Comment travaillent les chargés de médiation des lieux d’exposition en temps de pandémie ?
Quels procédés de retransmission privilégier ? Comment innover dans la monstration ?
Malgré l’ouverture empêchée par le gouvernement depuis le début de la crise sanitaire, les professionnels de la culture se démènent, à la recherche de solutions pour la diffusion des contenus. Les propositions se multiplient, des visites virtuelles jusqu’aux expositions directement conçues en ligne. 
Particulièrement attachée à l’expérience sensible et matérielle de l’art, j’ai refusé toute approche à travers l’image numérique, convaincue que le virtuel fait écran aux émotions. Un calendrier de déconfinement et de réouverture plus optimiste transforma mon obstination en curiosité.

J’ai récemment assisté la présentation distancielle de l’exposition, Qalqalah قلقلة : plus d’une langue à la Kunsthalle de Mulhouse. Une visite réalisée par Emma Werler, chargée de médiation, en collaboration avec une personne se trouvant physiquement dans l’espace d’exposition. Une GoPro connectée permettait une rediffusion en directe sur un écran. Les mouvements de la caméra étaient abrupts, le rythme de déambulation imposé, l’appréhension des œuvres fastidieuse voire impossible, le tout accompagné du chant haché d’une pièce sonore par Mounia Al Solh.
Une proposition sans justice pour les œuvres et pour le travail de tous les acteurs ayant contribué à l’émergence du projet. Une alternative donnant tout juste l’envie d’aller voir les œuvres sur place, une sorte de teasing qui laisse entrevoir une exposition qui vaut certainement la peine d’être vue, entendue, vécue, ressentie avec toutes nos sensibilités.
Une seconde stratégie de monstration imaginée par l’équipe de médiation consiste en une visite téléphonique de 30 minutes, sur inscription. « Laissez-vous conter l’exposition ! ».
L’idée semble pertinente en relation avec le thème du langage abordé et la possibilité d’une rencontre même téléphonique plus joyeuse. Entrer en contact avec un objet par les mots laisse une part de liberté formelle aux œuvres, filtrées par la conscience et l’imagination. Leurs esthétiques et significations restent infiniment variables, laissant une grande liberté de projection à l’auditeur.

Lawrence Abu Hamdan, Conflicted Phonemes, 2012.
Sara Ouhaddou, Atlas (2) – Brun, Marbre fossile, bois et sangle2018 – 2019. Courtesy de l’artiste Photographie de l’œuvre.

La discussion dura environ 50 minutes, le temps d’échanger et de visualiser six des œuvres exposées. Une intervention graphique sur les cimaises tout au long du parcours par Montasser Drissi menant une recherche sur les dissemblances formelles de l’alphabet latin et arabe. L’artiste est aussi l’auteur de l’identité visuelle de la plateforme éditoriale et curatoriale : www.qalqalah.org, créer en 2018, il s’agit d’un espace d’échange, de traduction, et de recherche artistique en français, arabe et anglais. Puis, la pièce sonore Enta Omri, de l’artiste libanaise Mounira El Solh et la sculpture Atlas (2) – Brun par Sarah Ouhaddou décrite dans ses moindres détails par mon interlocutrice.  S’en suit une présentation de Man Schenkt keinen Hund, œuvre conçue par deux artistes berlinois, Christine Lemke en collaboration avec Achim Lengerer ; une critique vive des méthodes appliquées pour la transmission des valeurs du pays d’accueil, lors des cours d’intégration destinés aux immigrés en Allemagne. Nous avons longuement échangé autour de l’installation Conflicted phonemes par Lawrence Abu Hamdan. Je me laissais guider par les choix et l’enthousiasme de la guide. L’œuvre sonore de Mounira Al Solh constitua cette fois une belle introduction au thème de l’exposition. Une reprise multilingue des paroles de Tu es ma vie de la célèbre chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, interprétée par l’artiste en autant de langues que de pays et de régions dans lesquels la chanson est diffusée. Une œuvre donnant lieu à une conversation sur la migration, les relations entre langages et territoires, la transformation des prononciations, la mutation des mots, genre et écriture, puis autour de l’apprentissage linguistique et de la différence des alphabets. La pertinence de la proposition de médiation est liée à l’association adéquate entre sujet d’exposition et l’outil téléphone, parfaitement adapté à l’échange verbal. Une belle ouverture, ne faisant qu’augmenter mon désir de confrontation aux œuvres dans l’espace. L’exposition ouvrira ses portes durant 5 jours, du mercredi 19 au dimanche 23 mai.

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