CONVERSATION AVEC LAURENT ODELAIN

Construit en 1870, le Bastion XIV est un ancien bâtiment militaire situé rue du Rempart, derrière la gare centrale de Strasbourg. Avant d’être réhabilité par la ville et aménagé en ateliers d’artistes en 2003, la construction abritait un centre de gestion des transmissions. Dans le jardin, se dresse un mat métallique qui servait au lever du drapeau.
Un soir de septembre, l’artiste Laurent Odelain y hisse lentement une sculpture en bois de grève. Les branches soigneusement assemblées et nouées entre-elles composent une structure tremblante qui tourne doucement, tel une girouette au gré du vent. J’étais séduite par la présence apaisante de l’artiste et intriguée par ses gestes attentionnés, réguliers et méditatifs.
Deux semaines plus tard, je rencontre Laurent Odelain dans son atelier. Partageant généreusement ses questionnements et engagements à l’origine de ses recherches artistiques, il raconte son travail avec passion et témoigne d’un voyage bouleversant au Québec.

L’ environnement et la notion de territoire au cœur de ton travail convoque le terme autochtone, par sa définition : qui est issu de la terre, sorti du sol. Nous pourrions engager cet entretien sur la question de ton origine. Dans quel environnement as-tu grandi ?
Né à Chaumont en Haute-Marne, au sud de la Champagne dans une région agricole et forestière, entre la Bourgogne, la Franche-Comté et la Lorraine, j’ai grandi sur le plateau de Langres, à 400 mètres d’altitude, une terre plate qui révèle un horizon omniprésent. Je suis issu d’une famille agricole et ouvrière, des gens qui connaissent et travaillent le territoire. Sans parler d’éducation, le simple fait d’avoir grandi dans ce paysage a éveillé mon appétence pour l’horizon. Dans tous ses paradoxes, comme un monde fantasmé au-delà de la ligne, mais aussi une délimitation de l’espace dans lequel nous nous trouvons.
Construire des cabanes, aller dans la forêt, franchir la frontière de l’orée du bois, se balader, jouer comme des enfants constituent des aventures inoubliables.  Il y avait une excitation réelle provoquée par l’idée du sauvage, de la découverte que l’on retrouve aujourd’hui dans mon travail.
À 9 ans, je voulais être architecte. J’aimais les espaces et la construction. Mais j’ai regretté instantanément ma confrontation au mot design, une approche industrielle et commerciale, ce terme représente le manque vis-à-vis de ce qui est là, et vis-à-vis du geste. À l’école d’architecture de Nancy, je me trouvais face à des problématiques purement techniques et scientifiques, alors que je voulais créer et envisager des formes. J’ai interrompu ces études pour intégrer l’école d’Épinal, un lieu où je pouvais enfin raconter des histoires avec les images, en étudiant le rapport texte-image, j’y ai découvert la vidéo et la photographie. Suivit d’un DNSEP à l’école des Beaux-arts de Metz en 2018, où l’aspect textuel de mon travail s’est réellement développé, j’écrivais des récits imaginaires que j’associais aux photos.
L’image photographique a toujours été un démon avec lequel je me bats. J’ai une pratique analogique en 24-36. Au début, je l’ai énormément nourri, je photographiais de tout, portraits, objets dans l’espace, ambiances, architectures et paysages.

Tu développes les images toi même ?
Je le faisais, j’aimerai le refaire. La photo argentique permet l’oubli et la redécouverte. Je ne les développes jamais immédiatement. Je garde un stock de négatifs, les pellicules s’accumulent, il m’en reste une vingtaine, des quatre dernières années. Je repousse sans arrêt leurs découverte, comme pour maintenir intact leurs potentiels. Aujourd’hui, je m’apprête à le faire, je pense que cela va donner un nouveau souffle à mes recherches.

Toboggan, 2009, photographie argentique, ©Laurent Odelain
Fourgon, 2012, photographie argentique, ©Laurent Odelain.

Tes images sont dépeuplées, il y a souvent quelque chose de la ruine et de l’abandon. Je pense à Ravage (2008) ou à Toboggan (2009). Paradoxalement, dans les vidéos le corps humain devient central, pourrais-tu me parler de ces différentes confrontations physiques à l’environnement ?
L’humain a progressivement disparu de mes images, l’absence, l’affect, le souvenir des visages et des corps m’empêchaient d’avancer. Ma pratique de la photo se présente comme une sorte de repérage universel des lieux où pourraient s’envisager des actions et le vide, préserve les possibilités d’interaction infinies avec ces environnement. Toboggan, une photo prise à Gdańsk (Pologne) en 2009 révèle l’Histoire oubliée. Il s’agit d’un ancien centre de loisir de l’époque communiste. L’ »ouverture » des images m’intéresse, quand des projections et des fantasmes peuvent aisément se greffer sur leurs contenu elles génèrent du récit.

Topique, 2011, vidéo, 40 min, avec Marie-Ange Gagnaux, ©Laurent Odelain.


Je considère Topique, réalisée en 2011 comme ma première vidéo. Née d’une grande fascination pour Becquet, et de ses histoires racontant des galères humaines dans un univers absurde. Sur une plage, une femme entre dans le champ, elle porte un sac de chantier rempli, très lourd, et une pelle. Elle se met à creuser un trou y vide le sac de sable, et met le contenu retiré dans le sac, puis recommence. Selon l’endroit où elle se situe sur la plage, le sable change de qualité, parfois humide et lourd, parfois sec et volatile. Il ne se passe rien de plus.

Ton travail révèle une présence au monde et à l’environnement bien singulière. Est ce qu’il arrives de faire des action de ce type sans les enregistrer?
Non, je les envisage mais je ne passe pas à l’action. Au contraire, je fantasme les expériences longuement, avant d’entrevoir soudainement la possibilité de les réaliser. Ce sont des One shot, je vis et je filme simultanément. L’envie me manque de refaire ou de répéter les actions car je sais déjà précisément ce qui se passer.

La vidéo est-elle arrivée dans ton travail par soucis de documentation ? Ou ton intérêt pour ce médium précède-t-il ta pratique performative ?
L’enregistrement s’est avéré essentiel avec le début des actions. Capter le réel permet de le transformer en matériau que l’on peut ensuite retravailler, modifier et sculpter. J’ai toujours eu une appétence pour l’image en mouvement. Devant une œuvre, j’aime avoir la liberté de partir, en conservant ce doute, aurais-je dû rester ? La vidéo par la durée permet cette ambivalence, tendre un piège au public, mais toujours donner le choix d’interrompre le visionnage.

Le temps de latence dans ta façon d’aborder la photographie argentique, se retrouve-t-il dans ton travail vidéo ?
Oui, absolument. J’envisage seulement maintenant la monstration des séquences tournées sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle en 2019. Je visionne longuement les images, des questions surgissent accompagnées de variations de sens et d’intentions. Les raisons me poussant à l’action sont souvent très intimes.  Le fait d’être moi-même le performeur à l’écran nécessite une distanciation, indispensable pour retravailler le contenu. En ce moment, j’aimerai à nouveau filmer d’autres personnes, c’est une façon de me concentrer davantage sur l’image et de jouer avec le cadre en mouvement.

Ta pratique semble solitaire et silencieuse. Pourrais-tu parler du silence, est-ce un besoin ? Une revendication ?
Je ne le cherche pas nécessairement. Le silence s’impose dans des environnements naturels. Mais par exemple dans Décharge, je vide des sauts d’eau dans la rivière, le son est très présent, la ville, la route, témoigne de la présence humaine toute proche. La question du son et de la voix resurgit sans arrêt. J’ai du mal à regarder et à apprécier les rushs dans lesquels je récite un mantra par exemple. La question de la parole m’habite mais je ne sais pas encore comment l’investir. Je la mets de côté pour l’instant en attendant de la faire vivre.

Pourrais-tu décrire un moment clé de ton processus créatif ?
L’art ne se contrôle pas, il surgit. Ce que j’aime ressentir, la chose fondamentale, est le moment précis où je vois apparaitre ce que je suis en train faire, faisant corps avec le matériau, le temps et l’espace. Un instant de pure jouissance, le seul qui puisse compter, cette sensation donne l’envie de recommencer encore et encore. Alors que l’objet une fois fini, entre dans un stock, c’est tout. Je tente de retranscrire cet instant magique et captivant dans mes recherches.

As-tu déjà agi sur le territoire de ton enfance ?
Oui, il y a deux ans avec Saillie. Derrière la maison de mes parents, se trouve une forêt, rien d’extraordinaire mais elle a accueilli mes premières évasions. Il y a une dizaine d’années, en me baladant, je tombe sur une tranchée, des arbres ravagés, arrachés. Sur le chemin des gros cailloux, boue et branchages sont dispersés au sol. J’étais blessé, triste et en colère.  Je comprends l’exploitation, l’entretien d’une forêt mais pas sans respect du vivant, de l’espace, et des gens qui vivent aux alentours. Cette vision m’a secoué. J’ai marché sur ce « nouveau » chemin destiné aux véhicules de débardage. Au départ, un écriteau indiquait : « travaux financés par le centre d’enfouissement des déchets nucléaire de Bure ». D’autant plus révolté, j’avais besoin d’agir et d’utiliser ce nouveau territoire pour en faire autre chose. L’action se déroule sur une heure, il s’est mis à pleuvoir, des flaques apparaissaient, je me transforme en animal, je joue et je jette des cailloux. Je me sens devenir l’habitant de l’endroit et de l’instant. Coupée, la vidéo dure 20 minutes, la terre devient matériau, moi en tant qu’être vivant je l’exploite, je la tâte et je l’utilise. Les humains sont de passage, nous devons-nous poser la question de nos agissements face à ce qui est là.

Saillie, 2011-2015, 25 min, ©Laurent Odelain

Dans tes œuvres, où se place ton engagement écologique et politique  ?
Engagé politiquement, j’ai des opinions que je nourris et qui se précisent de plus en plus. L’art, même en dehors de sa diffusion, simplement l’acte artistique est la juste place d’un engagement. Défendre des idées à travers mon travail me semble essentiel, voir indispensable.

Que lis-tu en ce moment ? Quels sont les artistes dont tu suis le travail ?
Je suis curieux, mais vois peu d’expositions, je n’aime pas les musées, c’est paradoxal, je peux être fasciné par des œuvres, mais en voir une centaine au même endroit devient suffoquant. Je suis artiste, j’aime l’art, mais l’exposition, le cadre, l’institution assèche la pensée et les œuvres. Je préféré arpenter, discuter, lire et agir. Je suis très attiré par les livres, leurs couvertures, leurs titres, leurs présences en tant qu’objet suffit parfois. Je viens de finir Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier.

Dans le texte qui accompagne l’édition Résidence Croisées sur ton travail au Québec, j’ai vu le nom de Tim Ingold apparaitre.
J’ai découvert Tim Ingold via Pétrole édition, dont les fondateurs sont des amis, j’ai lu Marcher avec les Dragon. Je suis parti avec ce livre en résidence au Québec. Une écriture limpide, l’auteur dit des choses avec une belle simplicité, comme s’il formulait clairement ce que je ressentais depuis longtemps. Sur notre présence, la présence des choses et comment nous cohabitons, avec une intelligence exempte de la perversité induite par l’activité humaine.

Ressens-tu parfois l’envie de te retirer du monde ?
Au contraire, ma pratique, les recherches artistiques en générale, concernent l’intelligence collective. L’humanité a besoin de portes ouvertes. Mais, j’ai peur de l’épuisement, peur de leurs langages, peur de tomber dans leurs pièges. J’ai envie de vivre à la campagne, voir des arbres tout les jours est fondamental. C’est ce qui a de plus juste à tous les niveaux. Vivre en ville nous artificialise dangereusement.

Vue de l’exposition Émissaire.
Tangram, structure indéfinie en bois de grève, dimensions variables et Décharge, projection vidéo, 35 min en boucle, ©Laurent Odelain

Pourrais-tu me parler de ta résidence au Québec ?
J’aime ce pays depuis toujours, je n’y étais jamais allé, mais j’avais une appétence pour les espaces américains, un truc de gosse et un enthousiasme pour la géographie. Là-bas les gens sont ignorants de leurs qualités de vie. Le fantasme du Québec provoqua une double présence sur place. D’une part je vivais au sein d’un lieu concret, dans l’endroit où je me trouvais et d’autre part j’étais confronté à une sorte de tourbillon dans ma tête donnant corps à un pays imaginé. J’avais l’impression que le ciel s’était ouvert aux trois quarts plus, une sensation physique réelle, la lumière était différente et la terre paraissait plus vaste sur une autre latitude et un autre continent. J’étais là pour imaginer une exposition à partir du territoire, je ne savais pas encore ce que j’allais faire.
Il y a deux choses dont j’ai pris conscience au Québec, la façon dont nous sommes pétris de culture américaine, et la manière dont l’horrible capitalisme américain a pris possession, non seulement du territoire, mais aussi des peuples autochtones.
Au lendemain de mon arrivée, je faisais du vélo entre le Mont royal et Hochelaga, quartier de Montréal où je vivais. Trois quarts d’heure à travers cette ville américaine étendue une fin d’après-midi de septembre, en pleine canicule, il faisait 30 degrés. Je m’en souviendrai toute ma vie, la lumière orange sur ces rues américaines, les feux tricolores, les devantures de magasins, les vêtements des passants, les panneaux, tout m’apparaissait hyper coloré et acidulé, je me trouvais dans un film d’Hollywood, un moment d’extase phénoménale. Je connaissais parfaitement tout ce que je voyais, cette sensation ne m’a plus quittée durant toute la résidence. J’étais dans un film. Quand je suis rentré, c’était comme sortir du cinéma, flottant, un peu perché.

L’Europe ne m’intéresse plus. Le désir d’y retourner est plus vif que jamais. J’aimerai m’installer au Québec en demandant un financement pour un aller sans retour, en voilier.

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