GESTES ATTENTIFS

Décharge, 2017, vidéo, 35 min, seaux en étain. ©Laurent Odelain

Laurent Odelain s’engageant physiquement dans le monde. À travers l’expérimentation et la manipulation, il compose des gestes aussi simples qu’énigmatiques. Nouer, assembler, puiser et verser, creuser, tendre des fils, jeter une pierre, éplucher une pastèque, ou froisser et défroisser des feuilles de papier. Intimistes et proches du rituel, ses performances filmées, se concentrent sur les gestes en train de se faire. L’artiste pose un regard attentionné sur son environnement. Des photographies, vidéos et sculptures émergent précisément à l’endroit d’une rencontre entre le corps et les éléments qui l’entourent ainsi ses œuvres prennent souvent la forme de restitutions d’expériences. La nécessité de retracer le développement des gestes dans leurs intégralités exige l’utilisation de la vidéo. Une façon de montrer des mouvements transitoires de métamorphoses et des phénomènes impermanents.
Nourrit d’anthropologie, de mythes, de philosophie, de littérature et de voyages, le travail de Laurent Odelain, met en évidence une réalité imprégnée de fiction et de poésie. En 2015 avec Pastèque, il procède à une offrande étonnante à la cité antique d’Olympos en Turquie. En 2016, il fait tournoyer une corde sur la pointe de l’île du Frioul à Marseille, un dialogue gestuel mystérieux entre la terre, la mer, le ciel et l’artiste s’agitant à contre-jour d’un soleil couchant. Balise en 2017, convoque la figure de Robinson, et met en mouvement une bouée en plastique rose, l’objet roule, virevolte et rebondit sur le sable d’une plage déserte.

Balise, 2017, vidéo, 15 min, bouée en plastique rose trouvée échouée sur place. ©Laurent Odelain
Pastèque, 2015, vidéo 38 minutes, cité antique d’Olympos, Turquie. ©Laurent Odelain

La puissance symbolique et significative des actions libère une multitude de questionnements, en particulier une réévaluation constante du rôle et de la place qu’occupe l’humain au sein de son environnement. Dans les premières œuvres, s’observe des rapports de forces et des confrontations avec les éléments. Je pense à Topique en 2011, le poids du sable mouillé met à l’épreuve le corps qui le manipule et le transporte, ou, Roc réalisé 2015, de loin le geste le plus obstiné, l’artiste frappe sans relâche un rocher à l’aide d’une hachette. La vacuité manifeste de l’action associée à une détermination inébranlable est troublante. Les mouvements s’apaisent et se transforment davantage en conversation avec l’environnement dans Piékouami, en 2017, il manipule une structure de branchages, présentant un dialogue dansé magnifique en correspondance avec le soleil couchant, sur une rive du lac Saint-Jean au Québec. Une gestuelle régulière, lente et généreuse retrouvée dans Décharge une pièce de la même année, l’artiste procède au remplissage et au vidage de deux seaux au bord d’une large rivière non loin d’une centrale hydroélectrique. La surface de l’eau oscille et reflète à la lumière du soir la propagation hypnotique des ondes.
Outre le choix des actions faisant appel à des sensations éprouvées dans l’expérience sensible du quotidien, les œuvres de Laurent Odelain sont caractérisées par des choix esthétiques dépouillés qui vont à l’encontre de la surcharge d’informations diffuses et parfois abrutissantes de notre monde post-capitaliste et numérisé. Comme nombre de ses contemporains, je pense à Edith Dekyndt, Ismail Bahri ou Maria Laet, il se place à contre-courant d’un monde inondé d’images. Curiosité et étonnement sont leurs moteurs de création, même au sein d’environnements familiers, ils descellent des possibilités d’interaction signifiantes avec les éléments qui les entourent, et formulent des gestes ordinaires mais pertinents capables de déplacer nos attentions.
Laurent Odelain rend visible les énergies qui habitent le monde. Ses œuvres apparaissent comme des élans de liberté attentionnelles, des respirations essentielles.

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