VOIX AVEC ISSUE

Harlem Quartet par Élise Vigier, Comédie de Caen.

La metteuse en scène Elise Vigier adapte le roman de James Baldwin, Just above my head (1978), sous son titre français Harlem Quartet. Elle s’entoure du dramaturge Kevin Keiss et du compositeur Saul Williams. Sur scène, six comédiens et comédiennes jouent l’ensemble des personnages du roman.
La pièce met à l’honneur le courage de l’auteur à écrire sur les thèmes les plus provocateurs de son époque. James Baldwin, romancier et essayiste afro-américain, grandit à Harlem. Un quartier de New-York surnommé « la capitale culturelle de l’Amérique noire ». Il s’engage dans la lutte pour les droits civiques aux côtés de grandes figures telles que Martin Luther King ou Malcolm X, membre du mouvement révolutionnaire des Black Muslims. L’auteur se considère comme « témoin », il navigue entre les groupes, observe, prend note et participe au combat pacifique à la force de ses écrits.

James Baldwin, dans les rues de New York, le 19 juin 1963. AP Photo/Dave Pickoff

Harlem Quartet parle d’amour, la fraternité et la solidarité d’une bande d’amis, composée de Hall Montana et de son frère Arthur membre du groupe de gospel les trompettes de Sion avec Crunch, Red et Peanut, s’ajoutent Julia et son frère Jimmy, des voisins de la famille Montana. À la demande de son fils, Hall raconte l’histoire d’Arthur, chanteur, noir et homosexuel, trouvé mort au sous-sol d’un bar Londonien. L’éclairage direct focalisé sur les acteurs, les noie dans une obscurité immense, métaphore de la mémoire du narrateur dans laquelle se construit la totalité du récit. Des panneaux coulissants laissent apparaître et disparaître des scènes de vie, conduisant progressivement dans les profondeurs de l’histoire. Celle de Hall Montana et de son entourage à Harlem entre 1952 et 1975. Et celle, du gospel lié à la lutte pour les droits civiques et homosexuels. Des vidéos tournées à New-York en 2015 sur les lieux du roman sont associées à des images d’archives et projetées sur le fond de scène. Les précisions apportées par ce travail documentaire soutiennent la sincérité du jeu des acteurs, et appuient l’authenticité des souvenirs imprégnés par la mémoire des bâtiments et par l’ambiance du quartier.
L’adaptation présente une belle fluidité dans la narration. Une simplicité puissante qui caractérise l’éloquence de James Baldwin. Dans ses écrits comme dans ses conférences, les idées sont intelligibles et accessibles par une lenteur et une extrême clarté du discours. Il pose un regard clairvoyant sur la condition des afro-américains et relate la violence d’un racisme systémique profondément ancré dans les consciences. La fiction lui permet de montrer ouvertement, le secret, le tabou, et l’interdit. Les protagonistes de Just above my head se trouvent tiraillés entre des valeurs religieuses, et un besoin de libération des corps, entre la violence des discriminations subies et une nécessité d’émancipation identitaire.
Elise Vigier n’enlève rien à l’expression crue des personnages de Baldwin. Les répliques sont percutantes et incarnées par les acteurs. Deux musiciens présents sur scène interprètent les compositions du poète et slameur Saul Williams. Au début de la pièce, Hall se souvient des paroles de son père : « Oublie toutes ces conneries que tu entends, la musique ne commence pas par une chanson, elle peut devenir une chanson, mais elle commence par un cri. […] Ce cri est partout et tout le monde cherche à étouffer ce cri » La première expression musicale possible pour les afro-américain passe par les corps : le chant pour s’exprimer et la danse pour se libérer du joug. La musique appuie admirablement les émotions des personnages et fait écho à l’histoire du gospel, des Worksongs aux Negro Spiriutals. L’enthousiasme des prières est chanté par Les trompettes de Sions et transmis dans l’exubérance des prêches de Julia prononcés avec rage et ferveur. Ses injonctions résonneront longuement dans les esprits des spectateurs.

Harlem quartet à la Comédie de Reims, centre dramatique national.

En réadaptant le récit d’un auteur afro-américain et de sa sensibilité située, Elise Vigier se détourne d’une récupération superficielle d’un discours sur la diversité, tout en remettant sur le devant de la scène des corps noirs. Harlem Quartet attise la question brûlante de la décolonisation des arts. Et la difficulté des comédiens et comédiennes à exister en dehors de leurs « exotisation ». Les corps racisés encore trop souvent considérés comme inaptes à l’expression de « l’universel », sont invités sur les plateaux pour interpréter leur propre histoire. Malgré la désoccidentalisation en cours, l’analyse de James Baldwin concernant le racisme institutionnel reste éminemment contemporaine.

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